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Histoire et Géographie
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Corrigé de l’étude de documents sur la mémoire gaulliste
Article mis en ligne le 10 octobre 2019

par jbouffand
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Sujet de l’étude de document

Une mémoire est un souvenir collectif d’un événement majeur, propre à un groupe social précis, qui se base sur des éléments stéréotypés (des héros, des martyrs, des traîtres, des ennemis, des événements fondateurs...) dont l’importance symbolique dépasse l’importance réelle. Ce document nous présente l’une des mémoires majeures de la Deuxième guerre mondiale : la mémoire gaulliste.

"Entre ici, Jean Moulin, avec ton terrible cortège..." C’est ainsi qu’André Malraux, ancien résistant et ministre de la Culture, accueille au Panthéon les cendres de Jean Moulin, le 19 décembre 1964. A cette époque la mémoire gaulliste est à son apogée. De Gaulle est au pouvoir depuis 1958, avec un gouvernement où les anciens résistants tels Malraux ou Pompidou sont nombreux. "le Général" est l’incarnation même d’une vision résistancialiste gaulliste de la Deuxième guerre mondiale. Alors que les élections présidentielles se profilent, vingt ans après la Libération, de Gaulle profite de la panthéonisation de Jean Moulin pour réactiver la geste de la Résistance, base de sa légitimité politique.

La mémoire gaulliste est construite autour de la personnalité du général de Gaulle, principal héros autour de qui s’incarne « le Non du premier jour ; le maintien du combat, quel qu’en fût le lieu, quelle qu’en fût la forme ; enfin, le destin de la France », depuis l’événement fondateur que constitue dans cette mémoire l’Appel du 18 juin 1940. Les futurs maréchaux de la France Libre sont également des héros importants de cette mémoire, tel le général Leclerc, « avec son cortège d’exaltation dans le soleil d’Afrique et les combats d’Alsace », vainqueur de Koufra (1941) et libérateur de Strasbourg (1944). Les héros sont aussi les hommes de « l’armée en haillons de la Résistance », c’est à dire les combattants des maquis comme les Glières ou le Vercors. Jean Moulin, artisan de la transformation « des Français résistants » en « Résistance française », tient une place centrale dans la mémoire gaulliste. « Ancien préfet de gauche », il fait cependant allégeance au général de Gaulle à qui il vient demander, outre des armes, « une approbation morale ».
La mémoire gaulliste s’appuie aussi sur le souvenir de nombreux martyrs, victimes de leur soutien à la Résistance : « ceux qui sont morts dans les caves sans avoir parlé », « tous les rayés et tous les tondus des camps de concentration », les « affreuses files de Nuit et Brouillard », qui font référence au décret nazi Nacht und Nebel organisant la déportation des opposants politiques, « les huit mille Françaises qui ne sont pas revenues des bagnes », disparues dans des camps de concentration comme « Ravensbrück », où se sont également retrouvé des déportées comme Geneviève de Gaulle-Anthonioz, la nièce du général, ou encore Germaine Tillon. Jean Moulin, « [mort] dans les caves sans avoir parlé » tient une bonne place dans cette liste de martyrs : arrêté par la Gestapo en 1943, il est torturé par Klaus Barbie et finit par mourir.
Mais surtout, la mémoire gaulliste vante l’union de tous les Français : « radicaux ou réactionnaires », « libéraux », « trotskistes ou communistes » et même des « rescapés de la Cagoule » : c’est l’ensemble du paysage politique français, de l’extrême-gauche à l’extrême-droite, qui est représentée dans le « Conseil national de la Résistance » fondé par Jean Moulin en 1943.

Après la Deuxième guerre mondiale, la nécessité de réconcilier les Français entre eux impose de passer sous silence des sujets douloureux. L’historien Robert Aron, dans son livre Histoire de Vichy, publié en 1954, crée la fameuse thèse du bouclier et de l’épée : Pétain y est décrit comme protégeant la France de l’occupant tandis que de Gaulle mène le combat contre l’Allemagne. Ainsi, tous les Français, qu’ils aient été partisans du régime de Vichy ou de la Résistance, ont la possibilité de se reconnaître dans la luttre contre l’Allemagne. En définissant la Résistance de façon très large, les mémoires gaullistes et communistes accentuent cette image d’une population française largement engagée dans la Résistance. Pour cette raison, ces mémoires sont qualifiées par les historiens de mémoires « résistancialistes ».
Il faudra attendre les années 1970 pour que les historiens remettent partiellement en cause certains points de la mémoire gaulliste. L’ouverture progressive des archives, ainsi que la mort du général de Gaulle, rendent plus facile le travail sur cette période. Déjà, le producteur Marcel Ophüls dans son film Le Chagrin et la Pitié décrivait en 1971 une population française majoritairement attentiste, préoccupée essentiellement par la question du ravitaillement quotidien. L’historien Robert Paxton, dans son livre La France de Vichy paru en 1972, confirme la faiblesse des effectifs de la Résistance (100 000 membres) et rappelle que la population française n’a pas été immédiatement hostile au régime de Vichy et à sa politique de collaboration. Le travail des historiens remet également en perspective la place de la Résistance dans la Libération : alors que la mémoire gaulliste lui donne un rôle central, les historiens rappellent que ce sont essentiellement les opérations militaires alliées qui ont amené au départ des troupes d’occupation. Ainsi, à la libération de Paris, la deuxième division blindée de Leclerc est en réalité intégrée aux opérations de l’armée américaine.

La mémoire gaulliste, comme toutes les mémoires, est un discours subjectif périodiquement réactivé par des commémorations comme l’entrée au Panthéon de Jean Moulin. Bien que le récit de la Deuxième guerre mondiale livré par la mémoire gaulliste ait été en partie remis en question par le travail des historiens, cette mémoire demeure encore une sorte de mémoire officielle à laquelle la plupart des présidents de la République cherchent encore à se rattacher.


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